Forum RPG médiéval-fantastique inspiré de la série Les Chevaliers d'Émeraude d'Anne Robillard
 

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 Romarin, huile d'olive.

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MessageSujet: Romarin, huile d'olive.    Lun 23 Mar - 3:07

Une lueur radiante se traça un frêle chemin jusqu'au visage de l'étranger. Il se réveilla doucement avec cette chaleur familière mais aussi avec cette lumière hostile qui faisait violence à son sommeil, obstruction naturelle à son confort. Masa n'était pas tellement désireux de combattre cette amie fidèle et pour cette raison il décida d'ouvrir les yeux, soupirant face à la nécessité de passer une journée de plus à la cour. Le nomade désirait se dissimuler, incommodé par la tradition aristocratique qui chaque jour se réactualisait en cette province confortable.  Il se démenait à chaque instant pour ne pas devoir entretenir de conversation avec un noble, lui qui se sentait justifié à ne pas tirer le voile sur ses préjugés. Il se trompait certes sur la plupart d'entre eux, mais il savait très bien que, quand bien même l'humanité qu'ils partageaient, une distance était palpable entre la noblesse et lui-même. Sans cesse confronté à cette différence, le nomade préférait s'isoler et attendre les indications de la magicienne quant aux événements qui l'attendaient. L'entraînement occupait ses journées, mais il avait appris la veille qu'un combat se préparait entre un certain Godric, maître d'armes de la royauté d'Émeraude et lui, afin de vérifier ses compétences dans une escarmouche traditionnelle. Cette nouvelle l'avait d'abord tracassé mais au fond il ne craignait pas tellement la défaite, comme si toute sa vie il s'était préparé un événement de la sorte. Voilà une particularité chez Mä : il avait tendance à ramener les événements de sa vie à une prophétie qu'il réalisait à chaque instant, même si au fond il ne s'attribuait pas un rôle principal dans cette grande histoire. Le Za gardait toujours cette envie de résonner, de causer une perturbation qui le plongerait dans l'éternité.

La chambre qu'avait fait préparer la reine pour son invité était grandiose, ornée de curiosités esthétiques que pouvait apprécier Maünh à ses moments d'ennui. Un grand lit où il ne dormait guère : le nomade préférait s'assoupir à même le sol, accompagné de quelques draps. Cette étrange habitude alimentait ce qu'il se plaisait à nommer la « faim ». Sa vie antérieure au Désert l'avait mené à porter le confort bourgeois en dédain, confort qui selon lui endormait les âmes ardentes, même les plus vigilantes. Le luxe ne se trouvait que dans ses habits, lui qui souhaitait pour sa peau les vêtements les plus soyeux. Il s'habilla ce jour-là d'une robe très simple au colorie bleuté, accompagnée d'un pantalon plus foncé et d'un cordon tressé lui servait de ceinturon. En cette matinée il se déplut à regarder un parchemin qu'on lui avait fait livré et qui traînait sur la huche; un rappel de ce qu'en haute société on pouvait considérer comme handicap. Même s'il respectait ses racines, il aurait été malhonnête pour Masa de prétendre n'être pas affligé par son analphabétisme. Même à Zénor, cela constituait une source de honte lorsqu'il devait signer des papiers pour donner accès aux différents navires qui traversaient le périmètre dont il était le devoir de l'homme vieillissant de sécuriser. Il déposa tout de même le bout de papier dans la poche intérieure de son habit : s'il était capable de faire preuve d'un peu d'humilité, il ferait lire le message par un lettré.

Avant de sortir de la pièce, le métèque fut pris d'un fort sentiment de réminiscence : un parfum familier provoqua en lui un souvenir si agréable, si vrai, qu'il lui fut tout simplement impossible de résister. Jusqu'à présent, il n'avait fait aucune demande aux occupants du château, mais cette fois, Mä devait répondre à l'exigence qu'il venait de se poser : il sortit de son sac un pot contenant du romarin de Zénor et une flasque d'huile d'olives. Le besoin de consommer un pain assaisonné selon les traditions l'avait saisi telle une famine qu'il n'aurait su sustenter autrement. C'était bien plus qu'une simple faim, c'était une condamnation que lui avait imposée la nostalgie, le mal du pays.

Cette promesse de réconfort le mena donc aux cuisines, endroit où il ne disposait guère de repères pour s'orienter. À son entrée, il ne fut accueilli que de dames l'esquivant, pressées par leurs affaires. Un sourire se traça sur le visage de Masa qui trouva la même agilité et la même précision chez ses pâtissières que chez les danseurs qu'il avait côtoyé au Désert. Bien que réunies dans une ambiance moins festives, elles semblaient s’apaiser mutuellement dans un travail partagé, fardeau commun à l'ensemble de ceux que l'on appelait « serviteurs ». Par plusieurs fois, le métèque chercha à attirer l'attention d'une cuisinière afin de répondre à sa demande, mais à l'instar des réactions qu'il provoquait à la cour, à cet endroit, il était devenu un réel fantôme; Mä avait bêtement négligé le moment de la journée, alors que toutes s’affairaient à préparer le déjeuner de la reine et de ses sujets proches. Il ne le réalisa que lorsqu'un silence presque complet envahit le lieu de travail, la tradition voulant que toutes se présentent à la reine pour se voir remerciées du repas préparé soigneusement. Le Za réalisa ainsi qu'il était seul maître de son destin et décida, à la lumière de ce constat, de prendre les choses en main. Il chercha d'abord maladroitement les ingrédients qu'il connaissait du pain, connaissances restreintes puisqu'il n'avait jamais eut le luxe de posséder sa propre cuisine, et encore moins de préparer les repas lors de ses différentes excursions dans les profondeurs du Désert; il n'y avait pas de champs de blé en ces étendues infinies.

Au moment de démontrer son incompétence, il fut interrompu par une vieille dame au dos courbé qui semblait râler quelque rengaine incompréhensible; c'est qu'en fait, elle avait l'air de parler pour elle plutôt que pour lui, même si Masa savait pertinemment qu'il était concerné, puisque même si elle ignorait sa présence, elle ne se gêna pas pour ranger le maigre progrès qu'avait réussi l'étranger en ce royaume. Déstabilisé, il tenta tout de même de s'adresser à elle, mais sans même le regarder, la dame leva la main pour ainsi demander le silence. Défait, Mä soupira : il lui semblait maintenant impossible d'assouvir ce criant besoin, et rien à signaler sur la ligne d'horizon. « Moi qui ne désirait qu'un pain... » , pensa le fier combattant. Il décida alors de s'allumer d'allumer sa pipe à tabac avec le feu de marmite, puis lorsque le foyer fut convenablement braisé, il s'accouda à la fenêtre, songeur et fatigué.
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MessageSujet: Re: Romarin, huile d'olive.    Dim 29 Mar - 22:01


    Un autre jour dans les cuisines... et arriva l'inconnu!
    Comme tous les jours depuis que je suis en âge de travailler plus sérieusement au château, Franny est venue me tirer du lit, du rêve et du maigre confort de mon lit avec sa chandelle aveuglante. J’ai eu beau grogner, murmurer à l’injustice et faire la sourde oreille en rabattant les draps sur ma tête, Franny n’a pas eu pitié de la pauvre petite fille que je suis. Elle ne m’a laissé aucune chance, me menaçant du nettoyage des cheminées si je ne la rejoignais pas en cuisine dans 5 petites minuscules minutes. Alors, je n’ai eu d’autre choix que d’ouvrir les yeux pour accepter cette cruelle réalité : je ne suis encore et toujours qu’une domestique, soumise au bon vouloir de l’horaire de ses majestés. Après un bâillement comme une protestation silencieuse, j’ai repoussé mes couvertures pour déposer mes pieds nus sur les pierres gelées. Peu importe le temps ou la saison, les pierres sont toujours gelées dans le quartier des domestiques, à croire que les dieux eux-mêmes veulent nous rappeler que rien ne nous est épargné. Mes bas de laine sont donc toujours les premiers à envelopper mes pieds. Viennent ensuite la jupe, la chemise et le tablier. Je coiffe mes cheveux orange rapidement pour que Franny ne me gronde pas, de peur que je les laisse tomber dans la soupe… Est-ce de ma faute si même mes cheveux aspirent à la liberté dont je rêve sans cesse? Toujours est-il que je les garde sagement enfermés sur ma tête, les punissant de ne pouvoir moi-même m’échapper.

    Bien plus de 5 minutes se sont écoulées quand je rejoins Franny déjà active dans les cuisines. Les fourneaux ronflent doucement alors que les cuisinières s’activent sur les tables pour pétrir la pâte, couper les légumes, battre les œufs. Tout est mis en œuvre pour régaler ses majestés et les innombrables invités qui logent au château. De loin, je vois déjà mon petit tabouret m’attendre, me rappeler que, pour moi, il est hors de question d’y échapper. D’un pas lourd, je le rejoins et m’y assois, prête à entamer cette autre interminable journée. À quand la nomination des membres de l’Ordre d’Émeraude? Je n’ai pas dit officiellement à Franny que j’avais rencontré la magicienne dans ce but. Elle m’aurait rappelé que je n’étais qu’une petite domestique. Au moins, la magicienne a été plus que gentille avec moi. Elle a souri plus d’une fois, sans que ce sourire ne paraisse mesquin ou sarcastique. Elle a souri franchement, et mon cœur s’est mis à battre plus normalement.

    Perdue dans mes souvenirs, je n’ai pas remarqué tout de suite que toutes les cuisinières et servantes sont parties pour la parade journalière à la reine qui les remercie pour le repas et leur travail. Et moi, fidèle petite servante, je reste en cuisine parce que je n’ai pas l’âge et qu’il serait inconvenant de montrer à sa Majesté qu’elle emploie encore des enfants. Je ne me considère plus comme une enfant. Et visiblement, Franny non plus, puisqu’elle me fait travailler comme toutes les autres. Doucement, je dépose mon couteau et la pomme de terre à moitié épluchée, la énième du matin, pour me rapprocher de l’âtre et y laisser mes pieds se réchauffer. Quelques minutes s’écoulent avant que je n’entende quelques pas dans le couloir menant aux cuisines. Ce ne sont pas les souliers d’une multitude de cuisinières et servantes fourmillant doucement vers leur repère, mais un pas solitaire, à peine perceptible. Je me recule dans un recoin pour ne pas être aperçue tout en jetant un coup d’œil à l’homme qui se dessine dans l’encadrement. Il ne me faut que quelques minutes pour reconnaître l’un des invités, un homme à la carrure impressionnante, à la chevelure brune grisonnante, aux yeux envoutants. Je me souviens l’avoir aperçu dans la cour, démontrant sa maîtrise de l’art du combat. Je me souviens l’avoir souvent vu parler avec la magicienne aussi. Quand je sors ramasser les œufs ou que je vais chercher de l’eau, j’en profite toujours pour jeter un coup d’œil à la cour, surtout ces derniers jours avec toute l’animation qui y règne! Les gens viennent de partout pour espérer rejoindre l’Ordre des chevaliers d’Émeraude naissant. Cet homme fait partie des élus, et au vu de sa carrure, nul doute qu’il sera chevalier. Un chevalier venu de terres lointaines, ces terres qui me font rêver. Et je reste dans mon coin, apeurée par cet homme. Parce que je ne redeviens qu’une petite fille, maintenant, incapable de réaliser quoi que ce soit. Qui suis-je pour prétendre à plus devant un homme qui doit avoir parcouru le continent d’un bout à l’autre et rencontré tous ces peuples étranges qui peuplent les glaciers, les déserts et les forêts? Je ne suis qu’une domestique qui ignore tout de ses propres origines…

    Un cri vient rompre la quiétude qui régnait dans les cuisines. Franny est revenue la première. Pourtant, elle ne se soucie pas de l’homme qui semble vouloir quémander une faveur, un met, un plat. Franny a autre chose à faire pour satisfaire ses majestés. Et cet invité n’a pas l’air assez royal pour la faire dévier de ses tâches quotidiennes. D’ailleurs, elle râle seule, comme à son habitude, sur tout et sur rien. Et je le vois qui renonce à sa demande pour se diriger vers l’âtre, armé de sa pipe. Je reste dans le coin, me reculant un peu plus. Quand il l’allume à même le feu de la grande cheminée, il ne peut en être autrement : il me voit. Un sourire penaud et timide naît sur mes lèvres alors que je lève une main pour lui demander de garder le silence sur ma présence. Après tout, Franny ignore que je suis cachée alors que je devrais toujours être sur mon tabouret à éplucher ces pommes de terre.

    Cet homme m’a vue, mais il s’installe confortablement, paisiblement, sur le bord de la fenêtre. Un peu fatigué. Qu’était-il venu demander? Je me penche rapidement pour voir où en est Franny. Toujours à murmurer dans cette barbe inexistante… De mon côté, je me recule encore et m’approche doucement de l’homme. D’où me vient ce courage? Aucune idée! Mais avant même que je ne réfléchisse à mes actes, un raclement se fait entendre. Le mien, en l’occurrence. Et ma voix qui chuchote… « Monsieur? Monsieur, vous venez de loin? Je vous ai vu dans la cour, avec tous les autres. Vous ferez partie de l’Ordre d’Émeraude? » Je ne suis pas intéressante, mais lui l’est assurément avec sa peau foncée par le soleil, son allure, sa carrure et son histoire que je devine remplie de mots inspirant la force, le courage, les épreuves. Mes questions portent donc tout naturellement sur sa personne, ce qu’il est, ce qu’il était. Ce qu’il fait ici, présentement, à Émeraude. Encore une fois, les cuisines ne sont qu’un élément disparate du moment présent, un ici facile à occulter. Cet ici, ce maintenant, c’est lui et moi dans un coin reculé de la cuisine où j’écoute et où lui parle. Et je reste suspendue à ses lèvres, attendant d’entendre le timbre de sa voix résonner dans cette pièce beaucoup trop grande!


Dernière édition par Frédégonde le Mar 7 Avr - 20:49, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Romarin, huile d'olive.    Lun 30 Mar - 1:04

Appuyés sur la pierre, ses bras ne lui faisaient point souffrir et cela le rendait presque nerveux : il n’avait pas souffert de la douleur guerrière, de celle qui motive à progresser et ce depuis son arrivée à Émeraude. Masa pouvait donc trouver un confort dans cette position simplement parce que son corps exprimait moins de vécu qu’à l’habitude. Cette douceur était certes réconfortante mais lui savait que l’on pouvait ainsi provoquer la paresse, l’accueillir nous-même et la laisser briser les fleurs de nos jardins. Le confort ça pèse et les fleurs sont fragiles. Surtout l’œillet rouge.

Rapidement il se fit à l’idée : le calme laisserait bientôt place à l’instabilité, à la peur et à l’espoir. Comment devrait-il composer avec ce qui se préparait? Masa ne pouvait en prendre pleinement conscience, mais il se commandait quotidiennement d’intervenir dans le flot puissant de la vie. En ce moment, il fumait sa pipe et se satisfaisait de la fumée qui roulait dans sa bouche, s’évadant après quelques vrilles pour disparaître, imperturbablement, en quelques formes indistinctes s’offrant abstraitement à l’observateur qui était en quelque sorte, à cet instant, créateur. La vertu méditative de l’action de fumer prend toutefois fin lorsque qu’il n’y a que cendres au fourneau, et le messager se défit de ces cendres d’une percussion de pierre et de bois d’où surgirent les vestiges d’une sérénité.

Son regard l’avait porté à plusieurs endroits depuis son arrivée aux cuisines, des étagères poussiéreuses aux épices perchées, il s’était intéressé très ponctuellement à une jeune personne près de l’âtre (merci) qui timidement ou non se dissimulait, ou enfin, elle se faisait très petite dans le champ de vision des gens qui l’entouraient- ce qui n’était déjà pas une tâche trop difficile dans son cas. Cela lui donna le sourire : tous deux en ce moment bien ordinaire étaient des fantômes, par choix ou non, âgés ou non. Il l’avait oublié car semble-t-il, les soucis de l’un fait rapidement oublier l’autre, un égoïsme que Masa tardait à corriger. Tracas ou non, l’inconnue décida d’intervenir, de le ramener à l’ordre d’une certaine façon, le faisant se rendre compte qu’il n’était pas seul. De plus, il était impossible pour l’étranger de ne pas s’y intéresser : à quand datait une telle rencontre, où la première question qu’on lui posait le ramenait directement à son être, à qu’il était. La réflexion le fit rire, rire sans malice, et remarqua que sa jeune interlocutrice rassemblait en quelques mots d’importantes interrogations, qui se mêlaient à ses pensées et en cela la rupture entre sa méditation et la situation présente n’en fut pas vraiment une. Comment alors laisser cette enfant au bord de ce gouffre sans réponse, elle qui d’un pas décidé semblait prête d’y plonger si le gaillard alourdi d’expérience ne la retenait pas un instant, si bien sûr il pouvait lui offrir ce qu’il savait  de ce qu’elle cherchait.

« Bon matin à vous, mademoiselle. » , commença Masa, lui qui remarqua que la curiosité indomptable de sa camarade l’avait mené à compromettre son camouflage sans faille. Il décida donc de réorienter sa posture afin de couvrir les angles qui offraient le plus grand risque. « Je suis Masa, prince de Maëdja. Pour vous servir, évidemment. » Il tira une subtile révérence par politesse : il ne s’inclinait pas devant la grossièreté de l’aristocratie, mais avec plaisir face à l’enfant. Même s’il tentait avec peine de se réaliser dans l’achèvement de ses ambitions, Mä reconnaissait à la jeunesse ce pouvoir, cette légitimité de vouloir ascendre le monde, et qui entretenait certainement le besoin d’être entendue.   « Laissez-moi vous livrer cette courte histoire, en toute humilité et surtout émotionnellement attachée à son souvenir : je suis un Za, ces nomades du Désert, les sans-maisons du Sud, et dont la tribu fut appelée à disparaître face à l’épreuve du temps. Je suis celui qui est venu porter ce message terrible en provenance de Zénor, mais vous savez, si je suis ici c’est que je rêve d’un jour participer à la grande Histoire, celle qui nourrit le monde. Il ne faut pas le dire, chère amie, ça ferait trop plaisir à la magicienne de me savoir ainsi intéressé. » parvint-il à formuler, sans trop d’humilité comme il l’avait proposé à celle qui partageait un espace, un temps avec lui. Sa fierté le menait à des discours qu’il pouvait très mal actualisés, se livrant à l’enthousiasme vaniteux qui nous prend lorsque quelqu’un s’intéresse finalement à notre senti. Dans le cas de Masa, il semblait bien que cet enthousiasme tardait à disparaître et qu’en guerrier chantant son histoire il était devenu conteur orgueilleux.

Il s’aimait bien souvent mais le nomade se souciait beaucoup des autres et particulièrement de cette autre qui était venu le cueillir alors qu’il était mûr – un peu trop à son goût. Masa ne la laisserait donc pas dans cette galère, lui qui comprenait certains des motifs de la cachette. La mission n’était probablement pas bien périlleuse, mais son arrivée à l’esprit du nomade le rempli d’un vent nouveau annonçant sa prochaine aventure pour ce début de journée qui dans un scénario ordinaire se traçait un avenir intéressant. Mä avait retrouvé sa sympathie à l’entrée des cuisines où s’orchestrait en secret le plaisir des nantis. L’ouvrage que devait affronter ces courageuses travailleuses lui rappelait l’aridité de son berceau, une tâche qui ne rendait pas gloire aux Dieux mais qui devait être accomplie et accomplie à l’absence des regards de ceux qui n’étaient jamais vraiment affamés de toute façon. « Camarade, j’ai un marché à vous proposer : je vous sais curieuse et bavarde, je me sais privé des bienfaits d’un peu de nourriture. Voilà, si vous pouviez, de votre mieux, me préparer un pain au romarin frais, il me fera plaisir de vous faire disparaître de ces lieux un peu pesants et de vous montrer un endroit où les regards ne se sont jamais posés. » Toujours il en mettait, mais cette flamme nourricière du rêve était transmissible et elle lui permettrait probablement de se faire une collaboratrice en chemin. « Voilà, je vais couvrir vos arrières un instant afin que vous puissiez donner libre-court à votre magie. D’ailleurs, voici le précieux ingrédient. » chuchota Masa, proposant à sa complice un sachet de romarin de Zénor. « À la suite de cette mission, il vous faudra me rejoindre en silence, comme le chat qui se déplace. Lorsque nous nous retrouverons, il vous faudra me donner votre nom et ensuite vous aurez tout le temps nécessaire pour me raconter votre histoire. À bientôt! »

Précipitamment, suite à son entretien quant aux engagements des deux partis, il s’éloigna de sa position de couverture pour remplir celle d’éclaireur mais surtout, de distraction, d’appât. Ses pas se firent aussitôt très lourds et ses bras déplaçaient beaucoup d’air, entre autres choses qui faisaient un peu plus de bruit à leur atterrissage. Ainsi, il captiva beaucoup plus d’attention qu’à son arrivée, mais sous une autre perspective : les cuisinières tentaient de rapidement neutraliser cette menace à l’ordre en ces lieux de labeur. On posa chaque objet au bon endroit suite à sa chute jusqu’à isoler la cause de la torpeur, et sans un mot, Masa savait qu’il était au centre d’un procès populaire où la culpabilité n’avait pas réellement besoin d’être démontrée. Dans l’audience se distinguaient quelques âmes moins tracassées et surtout moins vieillies au contact de la vie. À celles-là il pouvait toujours offrir discours, mais les plus féroces de l’assemblée, les douanières, ne le laisseraient pas performer longuement. Le nomade se fit donc ravissant pour obtenir une chance de gagner le regard vulnérable des jeunes demoiselles. « Excusez mon manque d’agilité, c’est que les récents événements m’ont beaucoup perturbés… » Il baissa les yeux, ce qui les menèrent à percevoir la petite rousseure se livrer aux feux de la rampe. Il lui fit un clin d’œil complice et se releva offrant des yeux de biches à ces mesdames pas trop inquiètes. « Laissez-moi vous raconter… »

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MessageSujet: Re: Romarin, huile d'olive.    Mar 7 Avr - 22:13


    Sa voix ne me déçoit pas. Ses mots non plus, d’ailleurs. Il me salue, se présente, va jusqu’à me faire une courte révérence. Je me sens ridiculement petite, maintenant. De mes mains tremblantes, je m’agrippe à ma jupe de bure pour lui faire l’honneur d’une brève révérence, maladroite. Ce n’est qu’un retour de civilités, qui me semble essentiel quand mon interlocuteur est un prince venu de contrées lointaines. C’est ainsi que sonne son nom à mes oreilles. Maëdja. Et ses mots font naître des images dans mon esprit. Les histoires défilent devant mes yeux. Je vois les couleurs. Je sens le vent, le sable, le soleil. Comme j’aimerais vivre cette vie de nomade, me promener d’un endroit à l’autre pour y glaner des instants d’une vie ancrée dans le présent.

    Un sourire timide naît sur mes lèvres, ce sourire d’une connivence, d’un secret partagé. Même la magicienne ne connaît pas ce secret que cet inconnu vient de me livrer. Mes yeux s’illuminent. Cet inconnu devient encore plus grand. Il grandit devant mes yeux de petite fille qui comprend qu’elle n’est qu’une minuscule souris qui disparaît sous l’immensité de l’univers. Sauf si, comme lui, je deviens un membre de l’Ordre d’Émeraude. En entrant dans l’Ordre d’Émeraude, comme ce prince du Désert, je participerais à l’Histoire, la grande, celle qu’on écrit à coup d’épopées, d’épées et de batailles, de cris, de rage, de larmes, de victoires. Moi aussi, je veux écrire de mes actes l’Histoire que nos descendants liront autour du feu dans plusieurs siècles, croyant à des légendes imaginées dans nos esprits influençables.

    La voix du prince me tire de mes rêveries éveillées. Je ne peux me permettre de rêvasser. Premièrement, parce que Franny est là, tout près, s’imaginait que j’épluche les pommes de terre. Deuxièmement, parce que le prince du Désert m’adresse ses mots comme à une connaissance amicale. Je ne pourrais dire amie, mais certainement pas comme une totale étrangère, celle que l’on bouscule au coin d’une rue sans s’excuser avant de continuer son chemin comme si de rien n’était. Je l’ai bousculé de mes mots, et il a pris la peine de me répondre, m’assurer que ce n’était pas grave. Dans le présent, il me demande d’user de mes mains et de mes (piètres) talents de cuisinière pour lui concocter rapidement un pain au romarin. Mes doigts s’agrippent au précieux ingrédient qu’il me confie, et je visualise déjà tous ceux que je devrai subtiliser. Tout ça sans me faire repérer par les yeux d’aigle de Franny. Heureusement, le prince s’occupe de la diversion. À peine a-t-il commencé à s’empêtrer dans tous les ustensiles que peut contenir une cuisine que je m’active comme une véritable cuisinière. Farine, sel, eau. Toutefois, alors que mes doigts récoltent les ingrédients, ma tête me rappelle à l’ordre. Il faut plusieurs heures pour préparer la pâte, sans compter le temps où il faut la laisser reposer pour avoir un pain moelleux une fois cuit. Toutefois, à peine l’idée disparaît dans les limbes de mon esprit qu’une autre prend sa place. Le romarin est précieusement rangé dans l’une de mes poches alors que mes mains cherchent bol, cuiller de bois, couteaux pour préparer une solution satisfaisante au prince.

    Je porte peu attention à ce qu’il raconte aux cuisinières et domestiques qu’il a dérangé. Mon méfait accompli, je me glisse par la porte des domestiques vers la cour, me retournant un moment pour m’assurer que le prince est toujours en vie et qu’il m’a bien vu prendre la poudre d’escampette. Il prendra encore un moment avant de me rejoindre, ce qui me laisse amplement le temps de préparer un petit encas. Je m’éloigne du quartier des domestiques pour être certaine que Franny ne me voit pas si l’envie lui prend de venir vérifier dehors où je suis. Je repère un coin tranquille, à l’abri de toute l’agitation. Je retourne un cageot pour m’y installer et mélanger quelques herbes du précieux romarin avec du beurre frais. Avec un énorme couteau, je coupe d’épaisses tranches d’un pain encore chaud dont la croûte craque. Je ferme les yeux un instant pour savourer cette odeur. Et lorsque mes yeux s’ouvrent, le prince sort des cuisines. Et je me rends compte que ma solution n’est pas à la hauteur d’un tel personnage. Je me lève précipitamment, manquant échapper l’encas. Et les mots qui se bousculent aux portes de mes lèvres. « Je vous jure qu’au moment où vous me l’avez demandé, je comptais réellement vous préparer un pain. Mais ça ne se fait pas comme ça, comme par magie. C’est une magie qui prend du temps, du travail, des heures. Et Franny ne se serait pas laissé berner aussi longtemps, je vous l’assure! Il est déjà très étonnant qu’elle n’ait pas crié mon nom pour me retenir à mon travail. Mais puisque vous êtes prince, que vous l’avez demandé et que je suis une incorrigible curieuse et bavarde, je ne pouvais pas refuser votre offre. Je ne pouvais pas manquer cette chance de vous entendre, de vous connaître. Et me voilà qui parle encore et encore. Je me tais maintenant. » Une seconde. Deux secondes. Trois secondes. Quatre secondes. « Non, c’est vrai. Désolée. Je n’ai pas pu faire de pain, mais j’ai pris un peu de romarin pour vous faire un beurre aux herbes, en espérant que ce goût de chez vous réussira à vous réconforter un peu. Avec un pain chaud et frais, je suis sûre que vous y retrouverez un peu de ce souvenir qui vous a mené aux cuisines. »

    Je tends le pain et le beurre au prince, espérant ainsi qu’il sera dans d’assez bonnes dispositions pour me confier enfin ce que je brûle d’entendre. Les yeux baissés, j’ose à peine respirer, le temps qu’il accepte cette offrande, ce compromis. Et dans un éclair de lucidité, je relève les yeux pour le regarder franchement. « Frédégonde, pour vous servir, messire. » Je ne m’étais pas encore présentée. Tellement de mots pour m’excuser. Si peu pour me présenter. C’est mon essence la plus pure, la plus simple, la plus franche, que je lui offre. Frédégonde, petite servante.
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